LA NUIT OÙ J’AI SIGNÉ UNE FEUILLE BLANCHE
Quatre-vingt-seize heures avant l’ouverture, quatre cent mille francs en caisse, onze millions à couvrir. Ce que personne n’a su du FAFEL 2019.
Il était une heure du matin et je n’arrivais toujours pas à savoir si j’étais en train de prier ou simplement de parler tout haut.
Ce dont je me souviens, c’est ce que j’ai dit. Seigneur, tout le monde me demande d’annuler, mais je suis allé trop loin pour reculer. Alors si cet événement ne doit pas se tenir, ne me l’annonce pas, laisse-moi le voir. Laisse-moi arriver devant la salle et constater qu’il n’y a personne. Je préfère vivre cet échec en direct plutôt que de l’éviter.
C’était en 2019, un lundi soir. Il restait quatre-vingt-seize heures avant l’ouverture de la troisième édition du FAFEL, à Ouagadougou, et j’avais quatre cent mille francs en caisse pour un budget de onze millions. Aucun partenaire signé. En réunion, ce même jour, toute l’équipe m’avait demandé d’arrêter, et sur le papier ils avaient raison. Certaines personnes sont d’ailleurs parties le soir même.
Si j’ai refusé, ce n’était pas par courage. C’était parce que l’année précédente m’avait déjà presque tout pris. La deuxième édition, en 2018, s’était terminée avec vingt et un millions sept cent mille francs de dettes. Des fournisseurs que je ne pouvais pas payer. Des collaborateurs et des collaboratrices qui, faute de savoir ce que je traversais réellement, ont fini par raconter sur moi tout ce qui leur passait par la tête. Mon couple s’est fissuré. Et je suis entré dans une dépression qui a duré plus d’un an et demi, à cause de tout ce qui se disait de moi, contre moi, pendant que je ne disais rien.
Alors quand on m’a demandé d’annuler en 2019, ce n’était plus une décision de gestion. Je m’étais fait une promesse pendant ces mois-là, celle de ne jamais devenir une excuse, et j’ai répondu avec une phrase que je dois à ma mère. Si elle avait décidé de ne plus pousser au moment de l’accouchement parce qu’elle avait trop mal, je ne serais pas là, dans cette salle, à discuter d’annulation.
C’est en rentrant chez moi ce soir-là que la nuit a commencé. J’ai tourné dans la maison, je me suis rassis sur le lit, incapable de dormir, et c’est là que j’ai signé ce que Saint Augustin appelle une feuille blanche. Avoir la foi, disait-il, c’est signer une feuille blanche et permettre à Dieu d’y écrire ce qu’il veut. Je ne savais pas comment il allait faire. Je savais seulement que je n’allais pas m’arrêter. J’ai fini par m’endormir vers quatre heures.
Le mardi matin, je reprends la route du bureau et mon téléphone vibre. Votre compte vient d’être crédité. J’appelle mon gestionnaire, abasourdi, et il me confirme le virement. Quelques heures plus tard, à peine arrivé au bureau, le téléphone vibre encore. Un second virement. Un peu moins de neuf millions au total, dans la même matinée.
Je pourrais arrêter l’histoire ici, parce que c’est ici qu’elle est belle. Mais elle serait incomplète, et surtout elle ne dirait pas ce que je crois vraiment.
Cet argent n’est pas sorti de nulle part. Quelques semaines plus tôt, j’avais proposé à un partenaire international quelque chose de simple. Ils avaient un projet de promotion du lait local dans six pays, et je leur ai suggéré de récompenser ces femmes en les faisant venir au FAFEL recevoir leur trophée. Nous avons créé un prix spécial pour elles, et mon agence a pris en charge le processus de sélection et de vote. Le contrat a été signé à dix jours de l’ouverture, avec une clause très claire : rien ne serait décaissé avant la tenue de l’activité. J’avais donc engagé mes derniers fonds pour lancer les captations dans les pays concernés, en travaillant comme si la réponse était déjà oui.
Le miracle n’est donc pas dans l’existence de cet argent. Il est dans sa vitesse. Une procédure qui demande une quarantaine de jours a été exécutée en moins de dix, et quand j’ai appelé ma correspondante pour comprendre, elle m’a d’abord répondu que ce n’était pas possible. Elle s’est renseignée. Les virements étaient bien partis, et personne autour d’elle ne savait expliquer comment.
Voilà pourquoi je refuse qu’on me raconte cette histoire autrement. Dieu agit dans nos vies, et il agit encore aujourd’hui. Mais la foi sur laquelle un miracle vient se poser n’est pas une foi assise qui attend son tour. Il est écrit que la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas. Une démonstration, donc quelque chose qui se construit. Aide-toi, et le ciel t’aidera. J’ai cru, et pendant que je croyais, j’ai travaillé. C’est cette foi mise en action qui a rendu le miracle possible.
Il nous restait trois jours. Nous avons tout redessiné, avec celles et ceux qui étaient restés et les personnes que j’ai rappelées une par une, jusqu’à minuit passé. L’édition s’est tenue, et elle s’est bien tenue, avec la Ministre Euphrasie Kouassi Yao, Coordonnatrice du Compendium des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire (COCOFCI), qui a reçu cette année-là le trophée FAFEL Leader Or pour son leadership inspirant et impactant. Je n’aurais jamais pu l’inviter sans Yolande Esther Lida Kone, notre ambassadrice FAFEL Côte d’Ivoire, ma grande sœur, celle que j’appelle affectueusement maman na quadra.

Photo de famille de la 3e édition, Ouagadougou 2019. Quatre jours plus tôt, cet événement n’existait que sur le papier.
J’en suis pourtant sorti avec un million de dettes supplémentaires, à ajouter aux vingt et un millions sept cent mille. Et malgré cela, j’ai commencé à préparer Abidjan 2020.

Abidjan 2020. Prise de parole lors de la remise du trophée FAFEL Première Dame d’exception.

Le trophée FAFEL Première Dame d’exception remis à Son Excellence Madame Dominique Ouattara, Première Dame de Côte d’Ivoire par SEM Catherine SAMBA PANZA, ancienne Présidente de la République centrafricaine.
Cette quatrième édition a réuni Son Excellence Catherine Samba-Panza, ancienne Présidente de la République centrafricaine, et Madame Dominique Ouattara, Première Dame de Côte d’Ivoire. Deux ans plus tôt, j’étais un homme endetté que l’on disait fini.

Soirée FAFEL Awards, édition 04, Abidjan 2020, avec Son Excellence Catherine Samba-Panza et Diva Queen Eteme,
artiste chanteuse et coach vocale.
Six mois après cette soirée, un lundi 17 août 2020, j’ai publié un texte de deux phrases. C’était il y a exactement six ans, et c’était un lundi comme aujourd’hui.
« Ne crois pas que c’est parce que c’est plus facile pour moi que je continue d’espérer. C’est justement parce que je continue d’espérer que tu crois que c’est plus facile pour moi. »
Personne n’a su ce qu’il y avait derrière ces deux phrases. Elles ont été écrites depuis un chantier que je cachais. Je les republie aujourd’hui avec les fondations qui manquaient.
Si tu publies de la lumière en traversant une nuit, ton silence n’est pas un mensonge. Mais ne le porte pas seul aussi longtemps que je l’ai porté.
Et toi, qu’est-ce que tu tiens en ce moment, que personne autour de toi ne soupçonne ?
Jean Cyrille Bado
L’Architecte du Possible / HeForShe Advocate
Stratège en Image de Marque et Communication d’Influence
Promoteur du Forum Africain des Femmes Leaders (FAFEL)
www.jeancyrillebado.com
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